Camille + Paul
Chez Jeannette

Du 18 août au 9 septembre 2012.
Le jeudi de 10h à 13h.
Samedi et dimanche de 14h à 18h.
Et toujours sur rendez-vous.

Le site de Camille Girard et Paul Brunet.

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C’est l’été. Les familles, les enfants, les chiens, les chats : tout le monde a bien chaud sur la Place de l’église. On te demande où est la grande rue Chère et si c’est intéressant à visiter. Tu indiques. Tu ne fais que traverser. Tu passes vite. Tu aperçois des silhouettes d’enfants à moitié endormis dans les poussettes et les roues qui gigotent sur les pavés. Tu vois des amateurs de vieilles pierres venus de loin examiner, guide en main, le porche dentelé délicat de l’église, comme à la recherche de quelque chose ; serait-ce un goût du passé ? Et voilà des gens qui entrent dans la boutique du potier, et dans l’église, bien sûr. Tu entends les sons de l’été ici, dont quelques langues étrangères, accompagnés des cris secs et tournoiements sans fin des choucas autour du clocher. Ils volent haut dans ce que tu imagines des courants d’air frais et venteux, des couloirs aériens : tu aimerais te croire avec eux.

Devant la maison de Jeannette, il y a des géraniums impeccables sur les rebords de fenêtres, du lierre sur les pierres et de la terre entre les pierres. Sur le pignon, un rosier retombant ; les tiges hautes viennent buter sur la gouttière de l’appentis et chaque fois le métal rend un son crissant d’éraflures, de cordes marines, où de violon blessé. Ses roses précisément jaunes, perdent un à un leurs pétales, surtout s’il y a du vent, les unes après les autres.


Ne pas redescendre.
Comme dans un dessin de Dürer. Tiens.
Tu parleras de ça à Camille et Paul.

Jeannette est allongée dans le jardin et se tient en retrait, invisible dans l’ombre. Elle ne dort pas et t’a vu depuis que tu traversais tout à l’heure dans la lumière la Place éblouie. Elle se relève. Elle ne porte pas son habituel pull bleu clair. Troqué le pull cette fois contre un tee-shirt blanc. Le clocher sonne deux coups. Deux coups au soleil sous un ciel bleu. Dans le ciel : un nuage en forme de cœur, ou bien un éléphant, c’est selon. Un avion a laissé une ligne blanche sur fond bleu derrière lui. Fait chaud, n’empêche.



Un nuage. Un éléphant. À tout âge. Mais d’intérieur. Et d’après modèle. Il faudra parler de tout ça à Camille et Paul. Ajouter parmi leurs objets. Une éponge, ajouter deux boutons pour faire les yeux. Dessiner ça. Hop.

— Alors Jeannette, il fait beau. Il fait beau enfin !
— Ouais, mais les vents sont à l’ouest. Tu vas ou comme ça ?
— Acheter du pain. Je sais pas si c’est ouvert.
— Le pain n’est plus bon comme autrefois.
— Tu devrais en faire, à l’épicerie.
— Trop de travail. L’année prochaine, si je suis à la retraite.
— Quand ?
— L’année prochaine ! Peut-être. Je dis bien peut-être.

Camille et Paul c’est une petite machine à turbiner du dessin. Assez libre peut-être, mais d’après modèle, toujours. Une machine à deux, un couple à turbiner du dessin.

— Alors, dit Jeannette, vous préparez encore une expo ?

Oui. Celle de Paul Brunet et Camille Girard, deux jeunes dessinateurs. Ils vivent à Quimper. Ils font des aquarelles remplies des objets qui se trouvent dans leur appartement. Des aquarelles d’intérieur, on peut dire. Ils dessinent toute la journée, tous les deux ensemble : les livres, la télévision, des jouets, des cartes postales et puis aussi des figurines de collection et puis aussi des instruments de musiques ou leurs étagères, par exemple. Tout ceci agencé, dans un désordre organisé. Un travail minutieux. C’est agréable de laisser son regard aller simplement sur les surfaces de papier, se promener dans l’étendue des détails, des textures. À force, voilà, ça fait un monde multicolore de grands, de petits, de carrés, de ronds morceaux éléments épars. À force, ça foisonne. À force, c’est coloré. En noir et blanc aussi, depuis peu. Un chat. L’une de leurs aquarelles représente un chat en noir et blanc.



— Des jeunes ? Ils travaillent ensemble ?

— Oui. Et ils signent ensemble. Ils dessinent, peignent à l’aquarelle, si tu veux, un désordre apparent. Parfois, ils se représentent dedans, parmi, au milieu des objets. Je veux dire parmi les légos, playmobils, petits robots, plantes vertes auxquelles viennent s’ajouter livres, cartes postales des amis, pochettes de disques, enceintes et baladeurs mp3, reproductions d’œuvres d’art. C’est un peu comme des photos, parfois, quand j’y pense. Il y a aussi des dessins d’enfants. Et aussi c’est très réaliste et drôle. Et aussi… chez eux toujours, c’est un peu dérisoire en même temps mais un gros boulot. Oui je sais, ça ne veut rien dire parce que le travail, bon, mais en tout cas des mises en scène très rigoureuses de ces objets de peu.



— Oui, aujourd’hui on trouve toute sorte de choses dans les magasins, les supermarchés. Moi j’ai jamais eu tout ça chez moi.

— Ils dessinent des objets de leur génération, si tu veux. Mis ensemble, ça forme un récit. Un récit qui remplit les sols, les murs, les plafonds, les tapis. Un récit dans le dialogue des objets entre eux. Ça trace des lignes des uns aux autres, d’un bout à l’autre des aquarelles. Des lignes de sens. Au cas où tu n’aurais pas bien compris : ça foisonne. En portrait d’une époque où ça foisonne d’objets dans le monde compliqué aujourd’hui. Ces objets qui étouffent et encombrent parfois. Du plastique, des objets presque vides, jetables, recyclables, repositionnables, indifférents. Utiles dans la composition d’une aquarelle, des motifs. Des figures. Il y a des bouquins aussi, des bons (tu peux lire le titre) qui sont agencés parmi. Des objets qu’ils convoitent et qu’ils collectionnent. Qu’ils trouvent ou gardent en souvenirs. Mémoires. Mémoires de concerts. Tickets d’entrée. Tel jour. Tel date. Toute cette consommation est dessinée aussi. En perspective.



— Ha, ils ne jettent rien, alors. Autrefois, je donnais des portes-clés, à l’épicerie, dit Jeannette. Vendus avec les brioches — je sais plus quelle marque — et les jumeaux aimaient jouer avec, quand ils étaient petits. Ils collectionnaient ça. Ils venaient me trouver pour en avoir et c’était drôle parce que — je ris quand je pense à ça — leurs têtes dépassaient pas du comptoir. D’ailleurs je donnais pas toujours, je posais la question : vous avez été sages ? Ils avaient des playmobils aussi, dans leurs poches.

Comme la caisse à jouets d’un enfant qu’on aurait vidée par terre, sur les tapis. Oui. Il faut ranger ses affaires, disait Jeannette aux jumeaux autrefois. Des jeunes, oui. Camille et Paul, vous ne valez pas mieux : tout sur le tapis et les papiers de bonbons laissés n’importe où. Ne pas dramatiser : le dessin doit être arraché avec les dents de la jeunesse.

De la part de Jeannette, il faudra que tu dises à Camille et Paul de ranger leurs affaires un peu mieux que ça, si ça se trouve. Ne pas tout laisser traîner en vrac par terre. Dans la chambre et ailleurs. T’entends ? C’est n’importe quoi.

— Tu viendras voir l’expo, Jeannette ?

— Si je trouve le temps et l’été, je n’ai pas le temps.

Jeannette se retourne vers le jardin et parle encore longuement, une nouvelle fois, des valérianes qui s’enracinent profond dans les murs. Elle prévient : de la saloperie ces machins-là, c’est pire que du lierre. Il faut faire attention sinon les racines restent et ça repart de plus belle ! Et puis regarde tous ces escargots, qui bouffent tout, avec la flotte qui est tombée ! Pour te montrer, elle arrache une poignée de valérianes et du pied droit, écrase un escargot presque simultanément. Effort. Temps de silence, elle respire fort, un peu voûtée à cause de la chaleur.

Texte : Benoît Andro / Images : camilleandpaul