Kloum • Chez Jeannette

Du design et du pain, du 26 mai au 16 juin 2012.

Kloum Design = Antoine Minguy et Bénédicte Rousset.
Le site de Kloum.

« Avant d'être une galerie, Chez Jeannette était une boulangerie. Nous avons souhaité aborder la question du pain sous différents angles, depuis sa fabrication, sa consommation par l'usage d'objets utiles, jusqu'à la poétique de la matière pain. C'est donc un éloge à cet aliment protéiforme et universel que nous avons choisi de présenter Chez Jeannette. Redonner une place au pain chez soi en revisitant les objets de consommation et de conservation du pain, reprendre conscience de sa préciosité. Le pain, c'est la vie. La vie, c'est le pain. Vive la vie. Vive le pain. »


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Devant la mer, tu croises Jeannette qui revient de promenade et apparaît impromptue, sur le môle. Elle semble essoufflée, les joues rougies par le froid. Tu aperçois de loin un pneu échoué sur la plage. Marée basse, il n’y a pas de touristes, pas encore : c’est un peu tôt dans la saison. Le ciel s’est découvert brusquement, en fin d’après-midi. C'était l'occasion pour toi, après plusieurs jours de pluie, de prendre la voiture et d’aller voir la mer à Audierne pour respirer un grand coup sous le soleil froid.

— C'est quoi votre prochaine exposition dans la galerie, dit Jeannette ?

— Kloum ! Du design. Et cette prochaine expo est un mystère : ils ne tiennent pas à dévoiler ce qu'ils vont faire dans la galerie. Kloum est un duo de designers installés à Rennes. Kloum, ça veut dire « le nœud » en breton.

— Je sais bien que Kloum ça veut dire « le nœud », mais je ne connais rien au design : un duo ? C'est de l'art ? Des objets ?

— Oui : kloum c'est Antoine Minguy et Bénédicte Rousset.
Le mot clef, pour eux, je crois que c’est « nouer ». Dans chacun de leurs projets, il leur importe d’établir des liens à travers l’élaboration d’objets beaux et utiles, à la fois en tenant compte de l’utilisateur et en s’inspirant du contexte, des gestes de fabrication, selon les thèmes qu’ils souhaitent aborder.

Souvent, ils font participer fabricants et artisans installés à proximité. Faire un nœud avec tout ça et que ça coulisse bien pour glisser vers une poétique drôle et simple à comprendre, d’ailleurs, quand on se retrouve devant l’objet présenté. Les objets deviennent autant de supports d’histoires, de mises en scène du quotidien.

Comme je l’ai dit, ce qu'ils vont présenter en mai dans la galerie c'est un peu secret. C'est secret pour moi aussi, une surprise. Le thème retenu est celui du pain et ils vont réaliser un ensemble d’objets autour de cela : en exploitant sa dimension universelle et symbolique.

— Et quoi précisément dans la galerie ? Ça veut dire quoi « autour du pain » ?

— La galerie est installée dans une ancienne boulangerie : il s'agira de tirer parti de tout ce qui sert à faire le pain, de la mémoire du lieu, du four, de la cuisson et plus généralement de cette pratique, pour réaliser les objets qui seront exposés ensuite. De réfléchir autour du pain, comme nourriture, avec sa dimension symbolique et comme procédé de fabrication, avec les gestes de travail, artisanal, qu'il implique.

« Autour du pain », ça veut dire exploiter aussi bien le pain lui-même que les ustensiles de table ou les outils, par exemple, qui servent à le couper, à le présenter, à le traiter, à le distribuer. Dans l'exposition, les Kloums revisiteront des objets racontant de multiples « histoires de pain » : le thème est vaste depuis la récolte du blé jusqu’à la vente du pain.

— Et ça veut dire quoi « glissement de sens » ?

Par exemple ils ont déjà fabriqué un ramasse-miettes en forme de moissonneuse-batteuse : glissement poétique dans l’apparence de l’objet épuré, geste de la main élémentaire, fragile, qui vient contredire dans un objet design ludique l'usage et la taille de la machine agricole évoquée. C’est un rapport avec le langage, un peu comme quand tu fais un jeu de mots, ou bien comme la poétique étrange dans les toiles de Magritte, par exemple.

— Et ta voiture, elle te raconte des histoires aussi ? Elle ne sert pas qu’à transporter symboliquement tes tableaux ?

Jeannette plaisante, change de sujet comme à son habitude, adossée au capot, bras croisés ; elle rit. Elle se penche et regarde à travers le pare-brise, regard sur le cendrier qui déborde : « C’est toi qui fumes comme ça ? ». Ça t’agace. Tu aimes cette voiture antidesign, très utile pour trimballer du matériel, pour préparer la prochaine exposition dans la galerie. Le moteur se refroidissant fait des tics tics tandis que vous bavardez : il évoque le bruit d’un crustacé sorti de l'eau. Le pull turquoise de Jeannette contraste avec la couleur bordeaux-violette de cette auto. Fais gaffe, Jeannette : la voiture est jalouse. Tu ne devrais pas t'adosser comme ça. Je te préviens ; elle pourrait te tuer. Jeannette rit tout simplement sous le ciel bleu, devant la grande plage d’Audierne.

— Alors on ira voir tes Kloums, si c'est une surprise. Je crois que parfois, c'est toi qui essaies de me raconter des histoires. Salut ! Je t'embrasse.

Au revoir jeannette. Tu n'as plus très envie de te promener, maintenant. Regard sur l'océan. Cigarette. Un cargo passe au loin, va livrer son blé vers le port du Havre ou ses couteaux à pain fabriqués en Chine. Sur la plage arrière de la Renault Clio comme vague décoration : des fleurs et des épis de blé artistement disposés, sur le volant, de la poussière partout, du sable. Il y a un trou dans le plancher, côté passager. Jeannette coince parfois le talon gauche de ses souliers rouges dans le trou, quand tu l’emmènes en balade. Tu te demandes qui sont les designers qui ont conçu un tel véhicule, et ce qu’en feraient les Kloums.




Texte : Benoît Andro.