Mardi Noir • Chez Jeannette


---------- Du 31 mars au 29 avril 2012.

Dans Pont-Croix et dans la galerie.
Le site de mardi Noir, les photos de l'intervention dans Pont-Croix.

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Tu traverses la Place de l’église pour un rendez-vous avec Jeannette et lui parler de Mardi Noir. Encore cinquante mètres en légère pente ; il y a de la brume, les pavés sont luisants. Voilà Jeannette. Porte ouverte, elle rit et se tient devant sa boutique, assise sur le rebord de la vitrine. C’est la seule boutique en activité dans la ruelle et jour de congé pour elle aujourd’hui. Parfum de café alentour. Elle vit seule. Depuis le début, Jeannette est curieuse de votre galerie, de ce que vous fabriquez avec votre association. Elle est contente de voir quelque chose de nouveau, enfin, ouvrir ici, à deux pas de ses étalages.

Jeannette te questionne : c’est quoi votre prochaine exposition ? C’est qui Mardi Noir ? C’est comment son vrai nom ? Pourquoi s’appelle-t’il Mardi Noir ? Charmante Jeannette dans son pull rouge, un brin dubitative, toujours. Elle fait la moue et se tient debout, bras croisés.

Tu dis : Mardi Noir c’est un colleur d'affiches, il habite à Rennes. Depuis dix ans il mène un travail de sérigraphie, illustration, dessins. Il est connu pour ses interventions sous forme d’affichage dans la ville, dans les zones délaissées, désaffectées, les friches, les locaux industriels. Là où des fleurs, des herbes sauvages, poussent à travers le béton lézardé. La mauvaise herbe croît, mais péniblement là-bas. Il y a des coquelicots, parfois. Tu les connais ces zones floues en bordure et parfois dans la ville?

J : Oui, j’ai vécu en ville aussi, autrefois. Parle-moi de sa pratique. Mieux. Qu’est ce qu’il raconte à travers son travail d’affichage ? Comment c’est fait ?

Oui. Les affiches peuvent être imprimées. Mais parfois, il peint directement sur du papier de type « presse » : graphisme figuratif au trait noir épais. C’est comme un procédé de pixellisation et de noircissement, d’exagération du trait altéré par des effets de coulures, de contours épais et de tremblement. Alors le dessin devient paradoxal, crénelé, à la fois hésitant et très affirmé.

Un dessin dont les figures interrogent directement les murs. En rapport avec les murs. Personnage, texte, figures tout ensemble tissent une narration éphémère, un mini récit. Évoquent une situation inédite, des dangers souvent, des interdits. On éprouve alors la sensation d’une fragilité et d’une dureté, comme devant les lieux qu’elles viennent habiter ensuite, ces affiches. Je dis éphémères, car dehors et fragiles, les affichages de « Mardi Noir » sont comme des vanités. Créent une mise en scène poétique avec le lieu qu’ils occupent. Les figures viennent hanter ces lieux comme des présences fantômes, menaçantes ou légères.

Mardi Noir s’intéresse aux procédés de duplication, de répétitions, de collages que permettent les procédés industriels d’impression, de communication, surtout quand ils sont un brin désuets, comme le fax. Comme une machine implacable, mais défectueuse. Quelque chose qui saute, où un format A4 qui bloquerait une imprimante, fissurer le papier ; maculer la surface qui plisserait de travers. De même, les murs considérés comme de tels supports papier ; en voie de construction, de démolition. Altérés. Non finis. Inutilisables. Lézardés. Fichus.

J : C'est un copain à toi ? Tiens ! Tu parles comme une machine, aussi. Mais j’aime bien l’idée qu’il se fissure, ton Mardi Noir. J’aime bien les murs qui se fissurent, et les affiches noires pixellisées, sur les murs noirs du Monde.

Oui, il travaille dehors, dans la rue, mais pas toujours. Parfois dedans, aussi. Il travaille dans la sphère privée d’un intérieur, en installation évoquant l’espace clos, habité, sphère intime genre chambre ou appartement, bureau. Ou la galerie aussi. Ses dessins et figures noires et blanches viennent alors livrer d’autres récits, créer d’autres situations, batailles toujours générées par l’espace qu’elles occupent. Mardi Noir réalise des petits films où ces figures témoignent du mouvement produit, nouvelles fictions réunies dans de courtes séquences d’animation, « dessins animés », au sens propre.

J : Quel intérêt alors, de présenter ton Mardi Noir pour nous ici maintenant, à Pont-Croix, quelque part au bout du monde entre Quimper et la Baie des Trépassés ?

C’est bizarre ici, tu sais Jeannette : beaucoup de maisons sont abandonnées ou à vendre. Beaucoup de zones délaissées quand on pense au passé plus glorieux de la ville, qui comme tu le sais est inscrit profondément dans la mémoire des gens. Beaucoup d’espaces, de recoins, de friches au détour des rues vont accueillir ses affiches. Et puis il y a l’ancien séminaire au milieu de la ville. Tout cela nous pousse à l’inviter, à réaliser son travail dans les rues, conjointement à une exposition dans la galerie où seront présentées ses animations ainsi que des dessins, peut-être des collages/tapissages des murs. Ça sera bien, en tout cas, à Pont-Croix, de voir ça. Super.

Un jour, Mardi noir a dit : « J’ai peur de ne pas pouvoir poser les affiches, dans votre pays ou il pleut tout le temps. J’ai peur que la colle ne sèche pas ». Un autre jour, il a dit : « En plus il faut faire des images hyper clean, genre bien vectorisé... et je ne maîtrise pas bien du tout Illustrator... j'ai du mal à vectoriser mes images pixellisées ».

J : C’est compliqué ! Tu sais, je ne connais pas grand-chose à l’art ni aux techniques. Dis-moi ce qu’il y a dans son travail, en vrai ?

J’ai l’impression que tu fais semblant de ne pas comprendre. Tu trouveras dans le travail de Mardi Noir, pêle-mêle ; obsolescence programmée, fax, imprimante, peinture noire acrylique, colle à tapisserie, pas zéro papier, budget limité : c’est bien. Pixels, angles droits contraints, arrondis, coulures. Zones à ne pas franchir. Port du casque obligatoire. Hiéroglyphes et signalétiques aussi, dans la galerie. Le travail et plus loin ; la vraie vie dans les bureaux. Ça évoque : casques de chantiers, boues, poussières. Les vacances non non. Un Caterpillar. Avec le bip bip des marches arrière. Le froid du matin et les engins. Des cigarettes. La brume rennaise aussi. Il est interdit de fumer dans les lieux publics et bientôt peut-être dans les chantiers de démolition, absents, solitaires ? Rien ne déconne, vraiment ? Pas de coulures dans notre société BTP ? Et puis aussi un peu d'électricité. Des taquets en plastique pour regrouper les fils. Ça fait désordre tous ces fils, ces machines à résoudre. Ces câbles enchevêtrés.

J : Tu sais qu'il manque du papier dans l'imprimante. Et de l'encre aussi. J’allais prendre un café. Tu viens ? Tu m'attends ?

Jeannette met sa veste. Téléphone à cet instant précis. Zut ! Le petit livre tombe de la veste ; c'est le programme de l'exposition + cinq centimes d'euro. Des timbres dépassent du porte-monnaie. Un stylo dans le sac à main. Il faut que j’envoie ces lettres : je laisse toujours traîner mes affaires et les commandes de la boutique. Elle rit de mille choses à la fois. N’empêche, on est mardi, et elle l’aime bien noir, son café… On y va ?

On dirait qu’elle va s’envoler.
Un oiseau ?


Texte : Benoît Andro / Images : Mardi Noir