Pascal Rivet • Chez Jeannette


À partir de Septembre 2014, Pascal Rivet sera chez Jeannette.
Exposition Du 6 septembre au 4 octobre 2014.
• Le jeudi de 10h à 13h.
• Samedi et dimanche de 15h à 19h.
• Et toujours sur rendez-vous.

Le travail de Pascal est à découvrir sur le site de DDAB.
(Document D'Artistes en Bretagne).


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Un cycliste au maillot Darty passe devant la ferme alors le chien se met à aboyer très fort. On lève les yeux et on regarde par la fenêtre. « Quel gueulard celui-là, mais c’est un bon gardien » dit fièrement Jeannette. Nous sommes dans la salle à manger. La pièce est sombre à cause des petites fenêtres qui ne laissent pas passer beaucoup la lumière. Dehors il y a du vent : les bras des cyprès gris-vert bougent silencieusement au bord du champ. Il pleut et pourtant c’est l’été. Le cycliste est déjà loin sur la route.



Alors voilà, après le bruit du moulin dans la cuisine vient l’odeur du café. Jeannette a décidé de faire le café au moment précis ou je voulais partir. Et puis elle a sorti d’une boîte ses chères photographies qui sont toutes étalées sur la toile cirée que nous regardons ensemble. Je les connais par cœur et j’écoute toujours un brin lassé le récit de Jeannette autour de cette imagerie familiale. Cette fois, pour anticiper, c’est moi qui désigne une image et commence à parler : « Tu te souviens de la Renault 15 orangée qui était garée dans la grange neuve sous le grenier ?



— Oui, répond Jeannette. Je me souviens bien. J’avais jamais vu une auto de cette couleur. Ton frère disait que c’était la mode. Bon. C’est vrai qu’elle était assez belle près des bottes de paille. Orangé, c’est pas une couleur pour ici. Il a fait chaud cet été-là et rien que de regarder sa voiture moi ça me donnait encore plus chaud. Ton frère l’a achetée avec son premier salaire en même temps qu’il louait une chambre à Landudec. Sa première et sa dernière voiture. On ne sait pas ce qui lui est passé par la tête pour acheter ça. Il aurait dû se marier. N’empêche. Ton frère prenait soin de sa voiture, mais il roulait trop vite. Il mettait une bâche noire dessus à cause de la poussière. Il y en avait beaucoup cet été-là, à cause de la sécheresse et du sable qu’on répandait toujours dans la cour de la ferme. Le vent tournait, tourbillonnait autour des différents bâtiments. Ça faisait des courants d’air jusque dans la grange. La sécheresse a démarré tôt. Il n’avait pas plu beaucoup l’hiver alors on a eu du bon foin, mais le blé ne valait rien.

Le soleil cognait. Un après-midi, des perdrix sont venues jusque dans la cour. Elles voulaient boire dans l’abreuvoir. Une perdrix avec ses sept petits. Ils piaillaient. Cet été-là, tout le monde transpirait : tu buvais un verre d’eau et tu avais encore soif. Tu buvais encore. Un autre verre d’eau. Ton père préférait boire du vin. Elle rit : je ne l’ai jamais vu boire autre chose. »



Silence. Jeannette a sorti une autre photographie du paquet : on me voit avec le chapeau aux bords retombants, trop grand pour moi, de mon père. Je suis installé près de lui, comme passager, sur le tracteur vert. Nous sommes dans la prairie. Je regarde cette autre photo et je dis à jeannette : « Un jour je suis resté tout l’après-midi allongé au soleil dans la cour de la ferme. J’avais posé le chapeau de mon père sur mon visage et je voyais le soleil par deux petits trous placés sur le côté, pratiqués à l’emporte-pièce pour laisser passer l’air. Je me forçais à regarder le soleil par ces trous. Le lendemain, j’avais de la fièvre et je pouvais voir depuis mon lit, car je me réveillais en plein après-midi sans savoir si nous étions le soir ou le matin, que le temps avait changé. Il pleuvait sur le figuier. La sécheresse était passée. Mon père regardait le Tour de France à la télé. Je me souviens qui a gagné le Tour de France le plus chaud de l’Histoire.



Oui, dit Jeannette, à présent penchée sur la photo. — Ce tracteur-là il fallait pas le manœuvrer à l’envers. C’était un Deutz, le deuxième tracteur de ton père. De marque allemande. Avant il avait un Pony. Un rouge. De marque anglaise. Toi, tu n’as jamais su te débrouiller avec un tracteur. Tu n’as jamais essayé. Par contre, tu étais bricoleur. Ça te plaisait. Tu aimais fabriquer des objets en bois et les recouvrir ensuite de vernis marron. Des bateaux. Des maisons. Des camions. Des tracteurs. Tu te souviens ?

— Oui, mais je n’avais pas l’outillage qu’il fallait. Pas un tournevis, pas une vis, pas une gouge, pas de vilebrequin. Rien qui marche à l’électricité. Rien qui file droit. Des vieux clous et c’est tout. Papa ne savait rien faire de ses dix doigts. Il n’avait pas le matériel. Dans la grange de l’établi, il y avait des courants d’air alors on risquait d’attraper la crève.



— Les mauvais ouvriers disent toujours qu’ils ont de mauvais outils. Tu passes ton temps à te plaindre. Arrête de te plaindre et de geindre, dit Jeannette. C’est comme ton frère un jour qui a cassé la grange avec la remorque en voulant faire une marche arrière. Faut dire que ses pieds ne touchaient pas encore la pédale d’embrayage. Il devait se mettre en danseuse dessus. Debout comme un cycliste. À cette époque, il ne savait pas encore manœuvrer correctement le tracteur avec une remorque. Maintenant je ne sais pas ou est ton frère. Un jour, il est parti avec son auto orangée. Je ne sais pas où ils sont.

Il est tard. J’explique à Jeannette que je dois rentrer. Elle dit qu’elle est fatiguée et que la tête lui tourne un peu. Elle me raccompagne dehors. On regarde vite fait le jardin. Je n’avais pas remarqué le lierre sur les murets : Oui, dit Jeannette. J’ai besoin d’aller chez Planvert acheter des produits pour détruire le lierre autour du figuier. Regarde, le lierre tombe comme des grappes de chaque côté. Petit à petit on ne voit plus la couleur du tronc et le figuier va mourir.

— Je dirais plus comme des cheveux. De longs cheveux qui tomberaient de part et d’autre du tronc : on dirait un long et triste visage de femme. Là, la bouche et là, les yeux avec les dessins que font les nœuds à la surface de l’écorce.


Texte, Benoît Andro / Images, Pascal Rivet, Benoît Andro.

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