Pierre Mabille & Laurent Mazo
Chez Jeannette

L'exposition a eu lieu du 30 juin au 4 août 2012.

Le site de Pierre Mabille.
Le site de la galerie Jean Fournier.

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Quand on se trouve dans la galerie et qu’on regarde le paysage à travers la vitrine de gauche, on peut voir très loin vers l’autre rive, les collines, au-delà du Goyen. Une brèche droite, creusée par la petite rue Chère, descend jusqu’à la rivière et dégage le champ de vision.



Et depuis cet observatoire, on peut voir aussi la cime de pins élevés, touffus, aux percées de jours dans le feuillage et le ruban de route claire derrière. Les autos passent dessus, nuages oblongs vifs et rapides dessins en pointillés. On distingue mal parce que c’est loin : c’est la route de Plouhinec.

Il pleut. Jeannette est partie pour quelques jours.

À cent pas devant toi : une fenêtre dont le linteau forme un arc de cercle. Tu vois derrière la vitre de cette fenêtre une demi-coque de bateau en exposition, ovale. Assez loin, tu ne vois pas bien. Cette forme en fuseau, ovale et origine que l’on retrouve aussi bien dans les tableaux de Pierre Mabille que ceux de Laurent Mazo.





Tu imagines très bien les questions de Jeannette. Elle apercevrait d’abord les peintures à travers la vitrine, dans la galerie. Elle porterait un pull vert pomme, peut-être.

C’est de la peinture abstraite cette fois ? Pierre Mabille et Laurent Mazo, oui, ce sont deux peintres. Dans les tableaux de Pierre Mabille, il y a cette forme en amande effilée, une sorte d’ellipse, ou nuage, ou soucoupe volante aussi. Toujours le même motif répété d’une toile, d’un tableau l’autre, comme une obsession. Toujours la même forme est utilisée depuis longtemps : cet ovale, ou poisson, ou nuage, difficile à définir. En aplats, en larges plans colorés. Oui, c’est de la peinture acrylique. D’abord, il utilise un gabarit disposé en pochoir sur la toile, pour faire la forme.

Oui, ça ressemble à un nuage, à de multiples nénuphars posés sur l’eau, cet assemblage de multiples toiles au mur. Si tu veux.



Tu ne trouves pas ? Rien que pour la lettre A, il y a : un accroc, une aiguille, une aiguille de pin, les aiguilles d’une montre, une aiguillette de canard, une aile, une aire, une aisselle, un alevin, une algue, une alvéole, une amande, une ampoule, une anamorphose, un anchois, une anfractuosité, un ange, une anguille, une anse, un à-plat, un appeau, un appendice, une applique, un arc, une asperge, une aspiration, une assiette, une auréole, une aurore boréale, un avion.



Dans la peinture de Laurent Mazo aussi, tu trouveras toujours au point de départ une forme qui organise sa peinture, une forme simple, un ovale ou ellipse. Les formes sont recomposées, assemblées, juste pour donner l’idée d’un objet du quotidien : un objet simplifié. Cette même forme est un point de départ, on dirait, comme pour recomposer des objets oniriques, flottants. Il oriente la lecture du tableau en lui donnant un titre ; mais l’objet est à peine saisissable. Il est entre-deux. Identifiable et abstrait.

Sans doute, Jeannette s’étonnerait que l’on puisse vouloir brider la peinture en un système ; la peinture c’est la liberté, non ? On peut faire ce qu’on veut, non ?

Ils n’ont pas l’impression de peindre presque toujours le même tableau ? Non, et puis ils ne s’ennuient pas. C’est même exactement le contraire. C’est pratique : c’est pratique pour un peintre (certains) d’explorer un système jusque dans ses recoins, d’explorer les formes et surtout les couleurs. Les décliner dans un jeu, selon et après une logique intuitive. D’un tableau l’autre, partir toujours du même point de départ. Avoir une règle, une contrainte comme cap. Se concentrer sur la couleur et cette forme, sur le tableau et le jeu de la peinture « en tant que tels », forme ouverte, après tout, que tu peux interpréter. Liberté épurée.

Selon leurs moyens et ce qu’il reste à dire sur la peinture.
La peinture, après tout.

Abstraits — si on veut — pour affirmer la peinture et les formes hors l’image. Surtout : affirmer la couleur. Enlever tout ce qui alourdit, obscurcit et simplifier sans ( trop de) psychologie. Se concentrer sur le geste, les textures, les matières.

Mais chez Jeannette : chacun aura sa salle.



Sur les hauteurs en collines, le plus haut et le plus loin que tu puisses regarder, tu devines la silhouette d’un cheval noir immobile, forme oblongue dans un champ. Il pleut sur la robe du cheval, large point en amande. La pluie tombe sans discontinuer. Le chat dans la galerie s’impatiente : il veut sortir. Le mauvais temps accable, même les passants équipés de bâtons pour la marche nordique. Ça fait clac clac sur les pavés de la Rue de Rosmadec, un peu militaire, avec les imperméables. Sur le muret, juste devant toi, le chat noir se promène en silence, hypnotisé par un pigeon venu boire dans une flaque : dessins sur la surface à chaque mouvement de gosier. Ondes qui disparaissent d’un coup, à peine ébauchées en cercles excentriques. Et la pluie, encore.

Jaune orange — Vert pomme — une ligne sur le parapluie de Jeannette. Une ligne horizontale au milieu d’une toile, ça figure tout de suite un paysage. Ça suffit.


Texte : Benoît Andro